La philosophie est-elle morte? Voilà la question que je me pose, non pour une fois ce n'est pas mon bon vieux côté réactionnaire ni mon attristement quant à ce qu'est ma génération. Je me demande juste quelque chose de simple, avons-nous, ou retiendron-nous (si nous suivons une certaine logique des choses séculaire) une figure philosophique de notre siècle, un Leibniz, un Platon, un Rousseau, un Voltaire? Peut-être bien que non. Peut-être est-ce la faute, tout bêtement, de l'enseignement de cette discipline. En effet, si je suis un ardent défenseur de l'élitisme culturel pour tous, je n'en reste pas moins un farouche opposant à l'élitisme de l'enseignement, au jargonnage. La philosophie, tant dans les lycées que dans les facultés, apprend l'histoire de la philosophie, mais elle ne délivre jamais le Saint Graal, la découverte si précieuse de Descartes, la conscience de la pensée et des chemins qu'il faut prendre muni de cette arme redoutable. Evidemment, on ne peut avancer sans munition dans cette arme, il faut de la citation, du concept, des connaissances, c'est la base, car comme le dit si magnifiquement Merleau-Ponty, la philosophie, cette algèbre de l'histoire, apprend-on à s'en servir? C'est le douloureux constat que dresse Michel Onfray, penseur que j'apprécie énormément et que j'aime lire et avec qui j'aime débattre (internet aura au moins permis de mettre plus facilement en contact les auteurs et les lecteurs), mais qu'avait aussi dressé Diderot : "Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les philosophes." Car oui, la philosophie ne doit pas être l'affaire d'une bulle enclavée dans ses théorèmes et autres exercices scolastiques pédants, l'art de penser sa vie et de réflechir à sa condition doit être accessible à tous. La philosophia est et doit rester une praxis pour mener vers le bonheur et la réflexion sans cesse remise en question. La faute à qui, la télévision? Là aussi, peut-être, car elle a instillé et c'est indéniable, la paresse dans nos mentalités. Mais ce serait bien trop réducteur. Les médias en général? Un peu plus, ces derniers faisant passer Bernard Werber pour un écrivain ou Eve Angeli pour une chanteuse.
Se demander où va la philosophie, est également fautif, car cela présupposerait la connaissance de ce qu'est la philosophie, or, c'est justement son charme de n'exister que dans la remise en question permanente de sa définition (un peu à l'image de l'homme, tant mieux, lui seul sait penser). Mais il y a néanmoins une essence de la philosophie: pour paraphraser Nietzsche, il s'agit donc dans un premier temps pour les philosophes de penser sur ce que les autres se contentent
de vivre. Hélas, ce n'est pas suffisant. L'essence de la philosophie est en chacun de nous (roulements de tambours), l'art de la question. Et oui. Sartre (au pif), disait qu'il était beaucoup plus facile à un philosophe d'expliquer un nouveau concept à un autre philosophe qu'à un enfant parce que l'enfant posait les vraies questions. Mais depuis Socrate, l'essence de la philosophie réside dans la question, dans l'accouchement d'une vérité au prix d'une altercation entre deux pensées. La philosophie d'aujourd'hui, ne saurait donc se réduire à l'engagement (BHL pour Ségolène, Gluksmann pour Sarkozy) ni à des histoires et des contre-histoires (Luc Ferry, Onfray), mais bien dans un exercice quotidien qui nous pousse à nous interroger sur nos fanatismes, nos repères, le sens de notre vie, l'héritage de nos penseurs et de notre avenir, un petit peu quand même. Alors s' "Il faut perdre la moitié de son temps pour pouvoir employer l'autre" comme le disait Locke, autant dépenser cette fraction temporelle dans l'enrichissement culturel et la réflexion plutôt que se demander si le rose ou le jaune irait le mieux à une crête. Et alors, la pensée ne renaîtra pas, car elle ne meurt pas, mais elle prendra un nouvel envol.