Ceci était un livre, avec un début, un milieu et une fin. D'ailleurs, je ne peux m'empêcher de penser que cette fin n'est rien d'autre qu'un début, un autre début, mais là n'est pas encore la question. Il est temps pour moi de m'arracher de mon livre, car cette mort augurera une autre naissance : pour le moment je ne suis rien d'autre qu'un f½tus. Si je quitte ces vers, je serais autre. Alors c'est ça, grandir. Je pensais naïvement que je n'allais pas m'en rendre compte, que les autres ne s'en souciaient pas. Foutaises. C'est une préoccupation de tous les instants.
Je me mets sur un genou. Un enfant s'approche de moi, craintif. Je lui passe la main dans ses cheveux qui viennent d'être peignés, je lui réajuste le col de sa chemise avec un avion dessus. L'enfant me sourit. Il me tend son jouet, je le prends, je frissonne. Je m'amuse quelques temps avec ce petit enfant souriant, je me roule par terre avec, je lui fais des chatouilles, nous faisons la course. Ce petit sourire, ces cheveux châtains, cette chemise bariolée, ces jouets, ces chaussures trop grandes, je les ai bien connus. Ils me disent quelque chose. Je dis au petit que je dois à présent partir, que j'ai à faire. Il pince ses lèvres, baisse les yeux et me regarde en coin. Il me retend son jouet, se remet à courir et me dit : « Viens ! Mais allez ! ». Je fonds en larme. J'attrape le petit, résiste à l'envie de lui faire des chatouilles, je le serre contre moi. Ce petit je le connais bien. C'était moi. Je reconnais sa chaîne en argent que j'ai aussi. La chaîne de mon grand-père. De notre grand-père. Je le serre contre ma poitrine, très fort. Symbole d'une fusion impossible, d'un retour impossible. Il me regarde, souffle pour sécher mes larmes. C'est lui qui me console. Il me demande d'aller jouer avec le chien, et moi ce chien je l'ai vu mort. J'ai envie de lui dire tout ça, de lui dire que plus tard il écrira des poèmes pour calmer ses souffrances, pour lui dire qu'il ne va pas jouer avec son chien toute sa vie, lui dire qu'un jour on va compter sur lui, lui dire que peut être ses chaussures resteront trop grandes pour toujours, que sa grenadine il va la diluer dans de la vodka, qu'il sera amoureux de filles qui seront des monstres avec lui. Je l'embrasse, très fort. Il gigote. Je me relève, et il s'en va à petites foulées, avec ses jambes si frêles, en riant. Je fait volte-face, passe mon index sur une larme qui perlait, et avec l'écho de ses rires dans les oreilles je me mets à marcher, marcher, et encore marcher, toujours plus vite, mais toujours en regardant ma route avec ce regard en coin. Mon regard de gamin.
